Aug 24, 2020 • 7M

Les incohérences de la rentrée scolaire

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Le média de la crise et de la transition
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Bonjour à tous ! Nouveau Départ fait peau neuve en prévision de la rentrée, avec une nouvelle identité graphique et beaucoup d’autres choses en préparation !

En particulier, chaque lundi nous vous enverrons désormais un “Édito” au format écrit 📝👇 ET audio 🎧☝️, pour à la fois mettre la semaine à venir en perspective et rappeler les contenus mis en ligne la semaine précédente. Voici le premier “Édito” de cette nouvelle saison, logiquement consacré à la rentrée scolaire !

À une semaine de la rentrée scolaire, le nombre de cas de COVID-19 augmente de manière alarmante en France. Alors que les clusters se multiplient, les inquiétudes sur la “rentrée” sont nombreuses. Jusqu’à récemment, on a choisi d’ignorer les signes alarmants d’une reprise de l’épidémie et continué d’affirmer que la rentrée se ferait partout “normalement”. Puis on a voulu rassurer en imposant le port obligatoire du masque pour les enfants de plus de 11 ans… sans être par ailleurs en mesure d’assurer des bonnes conditions de sécurité et de distanciation physique pour l’ensemble des élèves comme pour les enseignants. 

Pour beaucoup de parents, l’incertitude sur les conditions scolaires est source d’angoisse. Certains se doutent bien que des classes ou des écoles seront forcées de fermer cet automne (si ce n’est pas toutes les classes et les écoles !), mais on espère que cela n’arrivera qu’aux autres. De nombreuses mères (et quelques pères) dont les carrières professionnelles seront en péril s’il faut encore garder les enfants à la maison préfèrent aujourd’hui fermer les yeux sur les signes alarmants de la reprise de l’épidémie.

Par ailleurs, la pandémie rend visibles les archaïsmes et difficultés du système scolaire français. Totalement centralisé et standardisé, ce système conçu pour l’économie de masse de l’âge industriel ne permet pas les expérimentations locales et décourage les initiatives des enseignants. Il écrase les singularités et brise l’ambition des uns et des autres. Il est surtout peu adapté à la période de pandémie que nous vivons.

Ce sont ainsi quelques 12 millions (!!) d’élèves d’un coup qui feront leur rentrée le même jour et dont les parents feront leurs courses scolaires dans les mêmes magasins les jours qui précèdent — un rite de passage si français où les parents montrent leur soumission au système en allant à la chasse au cahier à spirales à grands carreaux avec son protège-cahier violet transparent-pas-opaque, les pochettes de la bonne couleur et le crayon avec la bonne mine. Même s’ils seront nombreux à faire leurs courses en ligne et à éviter les transports en commun, on peut aisément imaginer que les bains de foule seront inévitables.  Les mouvements de population massifs requis par un système si centralisé ne pourront qu’accélérer la propagation du virus. Celle-ci provoquera à son tour des décisions radicales “massives” (fermetures d’écoles) qui pénaliseront davantage de familles.

A l’inverse, chez nos voisins allemands, le système fédéral donne la responsabilité du système scolaire aux Länder. Il n’y a donc pas une rentrée scolaire, il y en a plusieurs : autant qu’il y a de Länder !Comme ces rentrées s’étalent entre début août et début septembre, il est possible de tirer les leçons des rentrées qui ont eu lieu dans un Land voisin quelques semaines plus tôt et d’ajuster la sienne en fonction. Dans toute l’Allemagne, on suit les clusters avec attention pour lancer des campagnes de tests là où c’est nécessaire.

Pour comprendre l’organisation de notre système scolaire, il faut remonter dans l’histoire. La centralisation et la standardisation caractéristiques de notre système scolaire hérité de la IIIe République ont permis de démocratiser l’instruction. Elles étaient parfaitement adaptées à l’âge industriel qui valorisait la conformité et la fiabilité. L’activité économique et la richesse étaient mieux réparties sur le territoire et les chances de réussite mieux partagées. L’égalité d’accès devant le service public s’accompagnait d’une mobilité sociale ascendante. 

Aujourd’hui, les syndicats enseignants affirment vouloir défendre encore ces valeurs qui ont fait la force de l’école obligatoire de Jules Ferry, mais on y voit surtout une grande hypocrisie. Tous les trois ans depuis deux décennies, l’enquête PISA de l’OCDE révèle des résultats de plus en plus mauvais pour la France. Si la moyenne des résultats n’est pas si basse, en revanche les inégalités sont catastrophiquement élevées. “Les élèves français de milieux sociaux économique défavorisés sont cinq fois plus nombreux que ceux des milieux favorisés à ne pas atteindre le niveau minimal de lecture. C’est l’un des scores les plus élevés de l’OCDE”, explique le secrétaire général de l’OCDE. L’égalité de service public n’est plus qu’un mirage. 

Le modèle de services “égaux”, standardisés et centralisés est également incompatible avec notre âge numérique, qui requiert “itérations”, expérimentations et innovations sur le terrain. Ce n’est pas de “soldats” interchangeables dont l’Education nationale a besoin, c’est de relations humaines singulières. Comme l’explique Hilary Cottam dans un livre superbe intitulé Radical Help, “les relations humaines sont la ressource la plus précieuse dont nous disposons”. À propos de son livre, j’ai écrit : “L’offre de services de proximité telle qu’elle est structurée aujourd’hui minimise l’importance des relations singulières entre individus. Le modèle fordiste et sa recherche des gains de productivité par l’organisation scientifique du travail ont façonné la manière dont on a structuré toutes les activités au XXe siècle, dans le secteur public comme dans le secteur privé.”

Parmi les enseignant.e.s de l’Education nationale, il y a des personnes dévouées et talentueuses qui ont redoublé d’imagination pour faire cours quand les écoles étaient fermées. Certains se sont mis à utiliser WhatsApp et Discord (une application de gamers) et ont revu de fond en comble leur manière d’enseigner. Leurs initiatives ont été tolérées par l’institution, mais jamais encouragées ou valorisées. 

Par ailleurs, les moyens mis à disposition des enseignants sont dérisoires : aucune formation, aucun équipement fourni, aucun abonnement à des logiciels, ni cours en ligne dignes de ce nom. C’est avec leurs deniers personnels que les enseignants français, deux fois moins bien rémunérés que leurs homologues allemands, ont pu assurer la continuité pédagogique. Les “ENT” (espaces numériques de travail) de l’Education nationale, en plus d’avoir un design sorti tout droit de la fin des années 1990, n’ont pas tenu la charge.

En voulant à tout prix que cette période de pandémie ne soit qu’un événement “exceptionnel” qui ne remet pas en question le système dans sa globalité, on passe à côté de l’occasion d’opérer la transition numérique de l’éducation nationale. Valoriser les expérimentations et les initiatives sur le terrain, investir dans des équipements à la hauteur, créer une école en ligne de haut niveau qui pourrait bénéficier à des enfants qui font l’école à la maison n’importe où en France (une “Khan Academy” à la française qui serait mieux que le CNED !), et concevoir l’école “normale” comme une expérience hybride (en ligne et sur place) … voilà quelques-unes des idées qui auraient pu être creusées pendant cette période.

La standardisation et la centralisation de l’éducation sont deux des éléments qui contribuent à rendre le métier d’enseignant si peu attractif aujourd’hui. C’est aussi ce qui nous empêche de mettre l’école au niveau des défis d’aujourd’hui. Pour cela, il faudrait accepter d’utiliser des mots qui sont devenus tabous lorsqu’on parle des enseignants : artisanat, autonomie, ambition, singularité, élite… On sait produire une “élite” chez les élèves. Mais c’est d’un élitisme enseignant dont on aurait besoin pour relever les défis du numérique et de la pandémie.

Abonnez-vous à Nouveau Départ pour poursuivre la discussion sur la transition numérique de l’éducation – en particulier dans le cadre d’un épisode de notre podcast “A deux voix”, que nous mettrons en ligne demain et où Nicolas et moi échangeons sur le futur du système éducatif.

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La désagrégation du système scolaire

Mardi 25 août | Podcast “À deux voix” 🎧 sur la désagrégation du système scolaire. Alors que les écoles pourraient fermer à nouveau du fait de la pandémie, il est urgent de réfléchir à l’avenir du système scolaire. Pour cela, rien de mieux que de se pencher sur son histoire et de réaliser que la mission de l’Éducation nationale est composite : nous avons agrégé plusieurs éléments au fil du temps, de la garde d’enfants à la délivrance des diplômes. Il se peut que la crise et la transition provoquent une désagrégation de ce système pour mieux l’ouvrir à l’innovation.

Demain, tous travailleurs des plateformes ?

Mercredi 26 août | Interview 🎧 sur l’économie des plateformes et la mise au point d’un contrat social adapté à cette nouvelle forme de travail. Odile Chagny est économiste et spécialisée dans l’économie des plateformes. Elle échange avec Nicolas sur la difficulté à réconcilier cette approche du travail avec notre contrat social inspiré par le modèle du travail à l’usine et ébauche les pistes d’innovation institutionnelle, en particulier dans le monde syndical, qui pourraient nous permettre de sortir de ce conflit par le haut.

Comprendre le régime chinois

Jeudi 27 août | Podcast “À deux voix” 🎧 sur la République populaire de Chine 🇨🇳 Nous sentons tous que les choses bougent à toute vitesse entre la Chine et l’Occident. Les États-Unis et, dans une moindre mesure, les pays européens cherchent à moins dépendre de l’économie chinoise. Ce faisant, les commentateurs deviennent de plus en plus critiques vis-à-vis du régime de Xi Jinping. Il devient donc urgent de mieux comprendre la nature de ce régime et de se pencher sur ses origines historiques, culturelles et politiques.

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Tout savoir sur Kamala Harris 🇺🇸

La semaine dernière, Nicolas et moi avons repris notre série de podcast “À deux voix” après deux semaines de vacances 😎 Alors que vient de se terminer la convention démocrate, nous avons choisi de consacrer cet épisode à l’actualité américaine : la nomination de Kamala Harris comme colistière de Joe Biden 🇺🇸

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L’interview de la semaine dernière était avec Sophie Dancourt, fondatrice du média J’ai Piscine Avec Simone, qui donne de la visibilité aux femmes de 50 ans. Nous avons parlé des médias, de féminisme et de cette génération de femmes devenues invisibles dans les médias 🎧

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Nouvelle série : les notes de lecture 🤓

Nicolas et moi vous proposons un nouveau type de contenus : des “Notes de lecture”, sous la forme d’articles courts sur des ouvrages qui éclairent un aspect de la crise et la transition. Ce premier épisode est consacré à La Fabrique de la ménopause de Cécile Charlap (CNRS Éditions, 2019).

👉 Lire La fabrique de la ménopause 📚réservé aux abonnés.


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