La femme préhistorique gagne à être connue

Nouveau Départ | Interview | Marylène Patou-Mathis

  
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Et si tous les clichés véhiculés à propos de la préhistoire jouaient un rôle dans la (relative) invisibilité des femmes aujourd’hui ? Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au CNRS, est rattachée au département Préhistoire du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN).

Dans cette interview, nous discutons des idées reçues à propos de la préhistoire à la lumière des dernières découvertes, de son travail de chercheuse et de son nouvel ouvrage, L’homme préhistorique est aussi une femme (Allary Éditions, 2020).

La préhistoire passionne beaucoup de gens. Elle titille notre imaginaire et nos représentations. Souvent, on utilise ce qu’on croit savoir de la préhistoire pour justifier un propos sur la “nature” supposée des femmes et des hommes. Les hommes chassaient, fabriquaient les outils et étaient violents avec leurs femelles. Les femmes étaient soumises, s’occupaient des enfants et de la cueillette.

Sauf que tout ça, probablement, est largement faux…

Non, les femmes préhistoriques ne consacraient pas tout leur temps à balayer la grotte et à garder les enfants en attendant que les hommes reviennent de la chasse. Les imaginer réduites à un rôle domestique et à un statut de mères relève du préjugé. Elles aussi poursuivaient les grands mammifères, fabriquaient des outils et des parures, construisaient les habitats, exploraient des formes d’expression symbolique. Aucune donnée archéologique ne prouve que, dans les sociétés les plus anciennes, certaines activités leur étaient interdites, qu’elles étaient considérées comme inférieures et subordonnées aux hommes. Cette vision de la préhistoire procède des a priori des fondateurs de cette discipline qui naît au XIXe siècle. Il est temps de poser un autre regard sur l’histoire de l’évolution et de déconstruire les processus qui ont invisibilisé les femmes à travers les siècles.  (Marylène Patou-Mathis)

La préhistoire s’est constituée en tant que discipline au XIX et XXe siècles avec des hommes imprégnés de leur culture (misogyne), à une époque où l’on cherchait, en Europe, à fonder “scientifiquement” l’infériorité des femmes et des “races” peuplant les pays que, souvent, l’on voulait par ailleurs coloniser. Les hommes qui ont façonné cette discipline ont projeté sur des époques reculées des éléments culturels de leur propre époque.

La craniologie, ou étude comparative de la forme et de la taille du crâne, qui se développe durant la seconde partie du XIXe siècle, est utilisée par les anthropologues pour différencier non seulement les deux sexes, mais aussi les “races” humaines. L’anatomiste et anthropologue Paul Broca (1824-1880), l’un des plus éminents savants de l’époque, réalisa très consciencieusement des comparaisons de taille de cerveaux de différents groupes humains. S’inscrivant dans le courant de pensée dominant de son époque, il va déduire de ses recherches que “l’inégalité intellectuelle des races est choses bien connue”…

L’idée que la femme était passive et l’homme seul était chasseur, guerrier ou artiste est largement battue en brèche par les travaux les plus récents :

  • L’opposition entre le chasseur et la cueilleuse serait-elle un “conte normatif” ? Les analyses des squelettes, des sépultures, et de toutes les traces préhistoriques nous amènent aujourd’hui à penser qu’il est très probable qu’à certaines époques, les femmes ont joué un rôle actif dans la chasse.

  • L’interprétation historique des statuettes du Paléolithique (par exemple, les “Vénus” !) est un parfait exemple de male gaze. Les représentations de femmes étaient dominantes pendant la majeure partie du Paléolithique. Pourquoi auraient-elles forcément été fabriquées par des hommes pour des hommes ? À une époque où donner naissance mettait la vie des femmes en grand danger, ces statuettes pourraient avoir été fabriquées comme des amulettes protectrices.

  • La guerre, la conception et la fabrication des armes n’a pas toujours été une affaire d’hommes dans toutes les sociétés. De nombreuses sépultures, ainsi que l’analyse des squelettes, montrent qu’il existait des femmes guerrières.

Marylène Patou-Mathis me parle des multiples facettes de son travail de chercheuse, de la genèse de la préhistoire, des recherches qui battent en brèche les idées reçues sur la préhistoire, et de sa spécialité, les Néandertaliens. Bonne écoute !


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(Générique : Franz Liszt, Angelus ! Prière Aux Anges Gardiens—extrait du disque Miroirs de Jonas Vitaud, NoMadMusic.)